COLECTIVO BOLIVIANO CANADIENSE


La droite a maintenant les martyrs qu’elle voulait

Posted in Uncategorized par colectivoboliviano sur 30 novembre, 2007

Le processus de réformes économiques et sociales actuellement en marche en Bolivie est arrivé à un point limite. À partir de maintenant, aucune tentative de conciliation avec les minorités de droite ne semble possible à moins que le régime nationaliste du MAS n’adoucisse encore plus ses réformes et renonce définitivement à la « révolution démocratique » qu’il prône. La droite a piétiné le programme de débat démocratique de l’Assemblée constituante et finalement obtenu les morts symboliques qu’elle cherchait pour discréditer et éventuellement mettre en déroute le gouvernement « tyrannique » du MAS. Le préfet Rubén Costas a proclamé le président de la République, EvoMorales, persona non grata à Santa Cruz. Au même moment, cinq préfectures préparent l’installation de facto de gouvernements autonomes et appellent ouvertement au non-respect de la « mal accouchée » Constitution politique approuvée en grande pompe samedi dernier.

 

Grand gagnant des élections de 2006 avec 54% des votes, une bonne raclée électorale pour la droite, le gouvernement du MAS avait présumé pouvoir gérer la démocratie libérale sans trop de vagues pendant qu’un minimum de réformes serait approuvé à l’Assemblée constituante. Mais, très rapidement, le régime s’est retrouvé pratiquement immobilisé par une inextricable toile d’araignée de normes et de lois écrites expressément pour maintenir le système en place. Rien de moins que soumis à la volonté d’une opposition minoritaire qui a commencé à conspirer contre « l’indien » dès le moment où celui-ci s’est installé dans la chaise présidentielle, et le pire, sans la moindre possibilité de reconduire la Constituante ce « grand cadre d’accords et de pactes structurels de la société pour résoudre les conflits traversés par la société bolivienne depuis sa création comme État en 1825». (Alvaro García Linera, vice-président bolivien)

 

La convulsion sociale qui a éclaté à Sucre et qui a laissé trois morts et plus d’une centaine de blessés nous confirme encore une fois la thèse que même si Evo Morales est au gouvernement, les majorités opprimés n’ont pas encore pris le pouvoir. C’est la même démonstration qui a été faite lors de l’affrontement sanglant entre ouvrier et entrepreneurs*1 à Huanuni et ceux entre les « syndicats de producteurs de coca » (cocaleros) et les forces de la droite à Cochabamba au début de l’année.

 

Le gouvernement de Morales a reconnu ces limites et a parié sur l’Assemblée constituante pour encadrer la lutte pour le pouvoir et contre le caractère colonial et mono culturel de l’État libéral, entendant bien par là qu’il y avait deux voies pour régler cette épreuve de force : la guerre civile ou l’armistice social. Une fois fermée une de ces deux voies, quel rôle assumera le régime en ce moment de transition? Evo voudra-t-il passer à l’histoire comme le Kerensky bolivien? Préférera-t-il suivre les traces de l’ancien président Hernán Siles dont le gouvernement a été l’antichambre de la plus impitoyable dictature du capital qu’a connu le pays? Ou se définira-t-il une fois pour toute comme l’a fait son « vieux grand-père » Fidel Castro?

 

La droite n’a jamais voulu discuter et a piétiné le programme de la Constituante

La droite est arrivée décimée à l’Assemblée constituante, proposant un projet de développement national vaincu dans la vie réelle, dans les rues et dans les urnes. En qualité de force politique minoritaire, elle a dû défendre le vieux libéralisme occidental face à un indigénisme communautaire majoritaire et renouvelé au moment où, à l’échelle planétaire, se révélait la non viabilité environnementale, politique et sociale du modèle de développement capitaliste. Vaincue et sans discours, la droite n’a eu d’autre alternative que de rejeter le programme de la Constituante et de sortir en courant par la fenêtre.

 

Les élites économiques se sont toujours opposées à la Constituante. Il a fallu sept ans de luttes permanentes, où beaucoup de sang a coulé, pour les obliger à discuter avec le mouvement populaire de sujets sur lesquels on ne discute presque jamais : le modèle de développement capitaliste, les limites de la démocratie libérale représentative, le latifundium (grande propriété), la propriété des ressources naturelles… Pratiquement obligée, la bourgeoisie a dû discuter du caractère et de la structure de l’État colonial.

 

Les intérêts opposés de la bourgeoisie nationale, pantin des transnationales, et des secteurs sociaux appauvris majoritaires ont été mis en évidence dès le début du débat. Ça peut paraître ironique mais les mouvements sociaux, qui avaient accédés au débat par l’action directe dans les rues, ont été les partisans de la continuité du débat démocratique tandis que la droite a exacerbé les sentiment provinciaux et s’est montrée prête à diviser le pays par une sanglante guerre civile pour préserver les intérêts de la classe dominante et s’assurer, au moins, des morceaux de pays convertis en territoires autonomes.

 

Le MAS n’a jamais proposé un changement révolutionnaire au sens strict du mot. Le président Morales a répété jusqu’à satiété qu’il respecterait la propriété privée – incluant les grandes propriétés « productives » – et qu’il garantirait la sécurité juridique des transnationales, avec lesquelles il n’a pas rompu. Les réformes nationalistes de Morales respectent et même garantissent les intérêts de la bourgeoisie nationale. Ces réformes font la promotion de la reconnaissance de cultures, de formes de productions et de propriété communautaires non pour remplacer l’économie capitaliste mais pour qu’elles « cohabitent » avec elle.

 

Le gouvernement a fait des concessions. Les conservateurs n’ont jamais soumis à un scrutin public leurs dogmes et n’ont jamais reculé d’un millimètre dans leur position. La Junta Démocrática de Bolivia, le nouveau parti de droite formé par les dirigeants civiques et politiques les plus réactionnaires de Santa Cruz, Beni, Pando, Tarija et Chuquisaca, propose de construire une «République libre et organisée en un État souverain de droit » dont la forme de gouvernement serait le système démocratique et dont l’organisation du territoire serait basée sur le régime autonome départemental et décentralisé. Il reconnaîtrait « la propriété étatique des ressources naturelles non renouvelables » mais il réclame le respect absolu de la « propriété privée et de la liberté du commerce comme moteur du développement du pays ».

 

Se sentant menacés et persécutés, les comités civiques et les préfets de la « demi lune »*2, et leurs expressions politiques, ont eu recours à diverses stratégies pour retarder, détourner et saboter le débat à l’Assemblée. Au début des discussions, leur principal cheval de bataille a été que la nouvelle Constitution soit approuvée aux deux-tiers des voix pour garantir le respect des « minorités ». Ensuite, ils ont combattu le caractère « originaire »*3 du Forum et l’État « plurinational ». Plus tard ils ont incité un minuscule groupe politique de Chuquisaca (Sucre) à remettre en question le débat en exigeant de discuter d’un sujet tout à fait secondaire : la « capitale entière » pour Sucre.

 

Plusieurs disent que le dialogue à la Constituante est mort-né. Que pouvait-on espérer de la négociation avec des secteurs politiques ultra conservateurs qui bloquent quelque proposition de changement que ce soit, si modérée soit-elle? Pour parvenir à la concertation, le MAS n’a-t-il pas pris le risque de diluer chaque fois un peu plus la «révolution démocratique»?

 

Moment de décision

Il ne reste rien des accords auxquels étaient arrivés le MAS et les représentants politiques de la « Supra concertation de partis » (Suprapartidaria : UN, MNR, CN, AS, MOP, ASP, MBL, MCSFA et l’indépendant Lindo Fernández, ex de Podemos). Les neuf forces politiques s’étaient entendu pour construire un État « unitaire, social de droit, plurinational, communautaire et autonome », un « progrès historique », selon le vice-président Alvaro García Linera, car on a reconnu la dimension plurinationale et communautaire de l’État social de droit et la dimension d’autonomie et de décentralisation sans exclure personne et en articulant les grands axes de tensions et de revendications qui ont caractérisé la Bolivie républicaine.

 

La commission politique a tracé les fondements d’un État intégrateur et pluraliste basé sur la « complémentarité entre civilisations » qui reconnaît une « économie pluraliste » ayant trois formes de propriété : l’étatique, la communautaire et la privée. Ces trois formes de propriété chapeautées par un État planificateur qui gère totalement la direction du développement économique. « Une Constitution politique de l’État métis se dessine » a annoncé à un moment le chef de Unidad Nacional, Samuel Doria Medina.

 

Les membres de la Suprapartidaria ont décidé « d’encourager et de promouvoir » le secteur communautaire de l’économie comme alternative solidaire autant dans les milieux ruraux qu’urbains. Et ils se sont aussi engagés à respecter la propriété privée, la succession héréditaire, la propriété individuelle et collective de la terre, l’initiative de l’entreprise privée et la sécurité juridique.

 

Podemos, le parti de Jorge Quiroga, la fraction politique la plus conservatrice de l’Assemblée, n’a pas participé aux débats de la «Suprapartidaria» contrairement aux représentants d’autres forces conservatrices comme le MNR et Unidad Nacional. Au dernier moment, le centre-droit a rompu les pactes et a laissé seul le MAS et d’autres forces minoritaires qui ont approuvé samedi un premier brouillon de la nouvelle Grande Charte avec les conséquences que l’on connaît.

 

Les évènements de Sucre accentue la polarisation politique et approfondit une longue crise de l’État caractérisée par l’antagonisme, l’instabilité et l’incertitude. Cependant, de nouvelles perspectives s’ouvrent aussi car dans les moments de crise surgissent également des changements et les soldats prennent partie. Les secteurs mobilisés de Sucre ne tarderont pas longtemps à demander des comptes à leurs dirigeants quand le contenu de la revendication régionale imposée artificiellement à un moment constitutif s’éclaircira. La société de Santa Cruz prendra un peu plus de temps pour comprendre que son gouvernement autonome sera illégal tant qu’il ne sera pas reconnu par la Constitution.

 

Selon le vice-président García Linera, le pays vit un moment de crise étatique « en voie de résolution ». Deux forces opposés y combattent : d’un coté la droite composée de la bourgeoisie agroindustrielle de l’est (Branco Marinkovic et les comités civique de la demi lune), de petits groupes radicaux «semi fascistes» (qui sont apparus à Sucre) et leurs bras politiques (Podemos, MNR, UN), et de l’autre un nouveau bloc de pouvoir de «petits producteurs» des secteurs urbains et ruraux (paysans autochtones, artisans, commerçants et tranches de l’entreprise privée liée au marché interne) et une bureaucratie étatique avec une certaine influence économique qui a en main d’importants «ressorts» ou outils de cohésion sociale comme l’investissement public (subvention pour les personnes âgées et les étudiants, grands ouvrages d’infrastructure, etc.)

 

« Il n’y a pas de match nul catastrophique entre les deux groupes », assure García Linera, « sinon l’apparition de résistances locales d’élites à qui il manque un projet de société viable et crédible face au nouveau bloc de pouvoir ». Le dirigeant pense que la résolution des tensions et la définition de la nouvelle personnalité de l’État sont plus près qu’il n’y paraît.

 

Miguel Lora Fuentes

Journaliste, il a travaillé dans les quotidiens Presencia, La Prensa, Los Tiempos, et à l’hebdomadaire Pulso. Il a été professeur à l’Université publique El Alto. Actuellement, il est éditeurde Bolpress.com

 

*1 Des coopérativistes qui sont devenus entrepreneurs.

*2 Il s’agit des départements qui s’opposent au gouvernement d’Evo Morales (Santa Cruz, Beni, Pando, Tarija y dernièrement Chuquisaca)

 

*3 Des premières nations.

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