COLECTIVO BOLIVIANO CANADIENSE


Sucre, capitale du racisme

Posted in Racismo par colectivoboliviano sur 17 juin, 2008

César Brie (Directeur du Théâtre des Andes)

 Depuis novembre, Sucre est gouvernée de fait par le Comité interinstitutionnel dont les représentants (la majorité sont des politiciens battus aux dernières élections) décident de tout dans cette ville.  Ils ont soutenu la formation des groupes d’opposants qui, le 24 mai dernier, ont maltraité les paysans autochtones, les obligeant à coups de fouet à baiser le sol et le drapeau du département de Chuquisaca. 

 Le 24 mai demeurera pour Sucre un des chapitres les plus sombres de l’histoire universelle de l’infamie.  Des groupes de paysans maltraités à coups de poing et de fouet, obligés à marcher à demi nus jusqu’à la Plaza  25 de mayo (Place 25 de Mai), à s’agenouiller devant la Casa de la Libertad (Maison de la Liberté) à baiser le sol, le drapeau de la capitale, à chanter l’hymne de Chuquisaca et à brûler eux-mêmes leurs « whipalas » (drapeaux), leurs ponchos et leurs pancartes.  J’ai pu filmer cet événement et n’importe qui peut le voir sur Youtube (Voir notre blogue avec le vidéo).

 Je n’ai pas pu garder mon sang froid et rester sur la Place pour continuer à filmer les responsables, la majorité avec des cagoules qui leur couvraient le visage.  J’ai pu reconnaître un seul de ces exaltés qui après avoir trainés ses victimes, a serré la main des représentants de la municipalité devant la mairie même et s’en est allé au volant d’une moto qui était stationnée là.  Plusieurs personnes, témoins de cette exaction, élevèrent la voix, demandant que les paysans ne soient pas battus.  J’entendis un ineffable « Ne les battez pas, sinon on va dire que nous sommes racistes ».  Comme si le racisme dépendait d’une raclée finale et non de l’enlèvement et de l’humiliation subits.

 Êtres humains humiliés et maltraités

 Le jour suivant, j’ai interviewé des paysans qui furent pris en otage sur la Place et d’autres maltraités et humiliés en différents endroits de Sucre.  J’ai filmé le récit abominable de leur vécu, les coupures et les marques provoquées par les agressions.  J’ai appris d’un témoin oculaire qu’il y eut 2 viols aggravés par la décision des femmes de ne rien dire pour ne pas déshonorer leur mari.  J’ai filmé les coups de pierres, les traces de coups de pied dans la porte, les vitres cassées de la maison de Wilber Flores, député du MAS qui fut poursuivi le 10 avril dernier depuis la Mairie, battu et torturé dans une auberge où il essayait de se réfugier.

 Flores était à El Abra au moment de l’assaut de son domicile duquel son épouse et sa fille ont du s’enfuir à toute vitesse pour ne pas être lynchées.  Sur Gigavision les Boliviens purent voir Fidel Herrera (un des membres du Comité interinstitutionnel) applaudissant la meute qui traînait les paysans.  Ensuite, ce monsieur demanda pardon (pour avoir organisé cela ?  pour l’avoir applaudi ?  ou pour les 2 choses?) et à la dernière minute, le 26 mai, il se rétracta en déclarant que toute cette agression avait été réalisée par des personnes infiltrées du gouvernement.  Cette dernière version est reprise dans le Correo del Sur (Courrier du Sud) journal partial totalement de droite et qui mérite ce graffiti gravé sur un mur de Sucre : « Les murs se tairont lorsque la presse dira la vérité ».

 Au risque d’être lynchés

 Que le Comité interinstitutionnel accuse, dans ce cas-ci, le gouvernement pour les actes de violence que ce même comité avait annoncés et finalement provoqués est ridicule.  Je le répète, depuis novembre Sucre est gouvernée de fait par le Comité interinstitutionnel dont les représentants (la majorité sont des politiciens battus aux urnes) décident de tout dans notre ville.  Plusieurs d’entre nous qui ne sommes ni sympathisants du Comité ni membres du MAS avons opté au cours des derniers mois pour travailler en silence afin d’éviter que nos opinions critiques n’entraînent une agression contre nous-mêmes ou nos familles et nos maisons.  Mais l’infamie du 24 mai a été la goutte qui a fait déborder le vase.  Nous nous sommes regardé en face et avons décidé que l’heure avait sonnée non seulement de communiquer nos impressions via internet mais de les afficher au risque d’être lynchés par une des bandes fascistes que le Comité interinstitutionnel soutient.  Nous nous manifesterons en faveur de la paix et du dialogue sous toutes ses formes, nous serons les journalistes qui recueilleront les témoignages que la presse de Sucre, avec de rares exceptions, refuse de publier.  Notre ville doit redevenir suffisamment vaste pour accueillir des opinions diverses et régler démocratiquement, selon la volonté citoyenne, ses différences.

 

Autres considérations

 Le gouvernement ne s’est pas distingué pour avoir eu une attitude cohérente envers Sucre.  Les « sucrenses » (habitants de Sucre) de quelques bandes qu’ils soient, espèrent encore de la part du Président de la République des condoléances pour les morts et des excuses pour avoir exclu de l’Assemblée constituante le thème de la Capitale.

 Celui qui écrit ces lignes est convaincu que la question de la Capitale a été introduite à l’Assemblée constituante pour bloquer celle-ci.  Ce qui n’exclut pas qu’un tel sujet devait être discuté, débattu et finalement passé au vote.  Si le vote avait été contraire aux aspirations de Sucre, j’imagine que ceci aurait servi d’excuse pour bloquer l’Assemblée.

 La grande illusion avec laquelle ont a berné les « sucrenses » réside dans la tournure politique qu’on a donné à une revendication historique.  La Paz est devenue le siège du gouvernement par la force des armes et Sucre, aujourd’hui, a deux possibilités, ou gérer cette question par un référendum national ou recourir à la force.

 C’est pourquoi la devise du Comité et des exaltés « Pas un pas en arrière » est une devise suicidaire très rassembleuse mais qui ne mène à rien.  Le gouvernement n’a pas compris que le fascisme, pour triompher, doit devenir populaire.  Et cette popularité s’atteint par des slogans démagogiques comme celui mentionné.

 La classe moyenne a toujours été un terrain propice pour les groupes fascistes.  Les erreurs du gouvernement et son insuffisante vocation démocratique ont rendu le fascisme populaire.  Aujourd’hui les murs de Sucre sont remplis de consignes adverses, parmi lesquelles ressort celle de la Phalange*, tenue pour morte depuis la mort de Unzaga de la Vega.  On ne doit pas oublier que le racisme n’est jamais disparu à Sucre. Il perdure incrusté dans les bonnes manières et un hypocrite vernis culturel.  Dans les cafés de la Place de Sucre et aux alentours les autochtones n’entraient pas et s’ils entraient, ils étaient invités à déguerpir.  Avec la victoire d’Evo Morales et l’installation de l’Assemblée, la classe moyenne a commencé à se résigner à cohabiter avec les autochtones, mais la tournure des événements de novembre a fait régresser l’état des choses jusqu’à ce que l’agression du 24 mai nous ramène aux leçons humiliantes de la Colonie.  Ceux qui ont maltraité les autochtones le 24 mai ont la même peau basanée, parlent un peu de quechua mais s’habillent différemment.  Ceci est un axiome du racisme : ressembler beaucoup à l’objet de sa haine et du coup s’acharner sur l’autre pour ignorer la partie de soi-même qui lui ressemble. 

 

La Préfecture de Chuquisaca a été conquise par le MAS grâce au vote des régions rurales puisque la ville a voté majoritairement pour la droite.  Mais le siège de la Préfecture est dans la ville de Sucre et il est intolérable pour la classe moyenne que le parti « de l’indien» la gouverne.  Un intellectuel m’a dit à la Plaza 25 de Mayo que tout cela était de la faute de « cet indien rancunier qui nous gouverne,  avant nous vivions en paix ».  Je pense que cette paix dans laquelle cet intellectuel a vécu toute sa vie a été en réalité la paix de la soumission, idéale pour qui soumet, acceptable pour qui ne la subit pas et en bénéficie indirectement (les classes moyennes), mais exécrable et dégradante pour les subordonnés, les autochtones.

 (Si ces opinions provoquent quelque genre d’agression, je prie les agresseurs potentiels de s’acharner – sans excès – sur l’intéressé et non auprès du Théâtre que je dirige ni de ma famille qui ne sont pas responsables de ce que j’écris et ne partagent même pas mes opinions).

 * La Phalange Socialista Boliviana était une organisation fasciste fondée en 1937 par Oscar Unzaga de La Vega.

Traduction: Francine Gagné. Révision: Louise Lavallée

 

 





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